LES VOYAGES DE SAINT PAUL

Jésus s'est manifesté à Saul sur le chemin de Damas. Il a reçu le baptême, a fortifié sa foi auprès de Pierre à Jérusalem. Sa vocation? Annoncer l'Évangile aux païens. En 41, Paul commence son premier voyage apostolique.

 

 Paul, voyageur en terre étrangère.

A l'époque de Paul, Antioche, capitale de la province romaine de Syrie, est la troisième cité de l'Empire romain après Rome et Alexandrie. Construite dans la plaine que bordent l'Oronte à l'ouest et les contreforts du mont Silpius à l'est, elle doit une bonne part de sa splendeur à Hérode le Grand qui a fait construire une vaste et belle avenue reliant les différents quartiers. La ville, très cosmopolite, compte 100 000 habitants et de nombreux temples. L'Église d'Antioche - aujourd'hui Antakya, en Turquie - a, semble-t-il, été fondée dans les années 39-40.

Les chrétiens n'ont alors pas de lieu public où se retrouver. Ils se contentent de l'hospitalité des membres influents de la communauté. Ainsi regroupés dans des « églises-maisons », ils se rassemblent pour des repas. Les chrétiens venus du judaïsme font confiance à leurs frères « gentils » (non juifs), lorsque ceux-ci assurent le repas, pour respecter leurs règles rituelles de préparation de la nourriture. De leur côté, les pagano-chrétiens invités à la table des judéo-chrétiens acceptent la nourriture qui leur est offerte, même si elle n'est pas à leur goût.

Leur annonce de la venue du Messie en la personne de Jésus le Nazaréen est enthousiaste. Mais elle nourrit le ressentiment de la communauté juive, déjà soumise à de fortes tensions. Pour les soutenir, l'Église de Jérusalem leur envoie un judéo-chrétien originaire de Chypre, Barnabé. Celui-ci connaît Paul, le persécuteur converti. Une fois intégré à Antioche, il va le chercher à Tarse.

Paul - qui se nommait d'abord Saul - avait refusé de toute son âme de suivre Jésus jusqu'à ce que celui-ci s'impose à lui sur la route de Damas. En 34, il était allé en Arabie (soit, au Ier siècle, le royaume de Jordanie augmenté des deux côtés du golfe d'Akaba), où il avait été mal accueilli par les Nabatéens. Puis il avait passé trois ans à Damas, alors presque aussi grande que Jérusalem ; pour assurer son indépendance, il y avait appris un métier permettant de travailler dans tout le monde gréco-romain, sur terre et sur mer, en ville comme à la campagne, et d'entrer en contact avec tous les milieux. Il avait ainsi acquis la compétence nécessaire pour couper des pièces de cuir ou de toile et les coudre solidement, d'un point régulier, pour fabriquer des tentes et remettre à neuf une voile ou une bâche déchirées, réparer des sandales ou des outres.

L'Apôtre avait quitté la ville à l'automne 37, quand celle-ci passa sous contrôle nabatéen, et s'était rendu à Jérusalem pour rencontrer Pierre et chercher auprès de lui réponse à toutes les questions qu'il se posait sur Jésus. Pendant deux semaines, Pierre avait répondu à son insatiable curiosité, laissant remonter les souvenirs dans sa mémoire. Puis Paul avait quitté Jérusalem, le cœur tout brûlant, et s'était rendu en Syrie et en Cilicie, et notamment à Tarse, sa ville d'origine, sans qu'il reste la moindre trace de sa mission. C'est là que, vers 40, Barnabé vient le chercher pour le ramener à Antioche sur l'Oronte (Ac 11, 25-26), ville qui va devenir son foyer pour dix ans.

La première année, Paul et Barnabé prêchent ensemble la foi chrétienne, partagent les repas pris à la table commune et acceptent le compromis trouvé en matière alimentaire. Jusqu'au jour où l'Église d'Antioche les envoie en mission. Ce premier voyage, placé sous la responsabilité de Barnabé, est raconté dans les Actes des Apôtres
 (Ac 13-14).

Paul et ses compagnons auraient d'abord embarqué pour Chypre, d'où était originaire Barnabé, puis de là auraient gagné la partie méridionale du centre de l'Asie mineure. À Chypre, ils auraient débarqué à Salamine, traversé l'île pour arriver à Paphos, lieu de la naissance mythique d'Aphrodite, alors capitale de l'île. Ils y auraient prêché devant le proconsul Sergius Paulus, qui se convertit et leur conseilla de monter en Asie mineure pour prêcher à Antioche de Pisidie, sa ville natale. Un certain nombre de spécialistes jugent peu vraisemblable ce périple missionnaire via Chypre, où l'Évangile avait déjà été annoncé. Ils privilégient une autre hypothèse : Paul et ses compagnons auraient pris directement la destination d'Antioche de Pisidie.

N'importe qui, à Antioche sur l'Oronte, connaissait alors Antioche de Pisidie, pour peu qu'il ait parlé avec les chefs de caravanes arrivant de l'ouest qui empruntaient l'une ou l'autre des routes romaines de l'Asie mineure : la « Grand-Route », la plus ancienne, qui reliait la côte égéenne à l'Euphrate, ou la Via Sébaste, tracée en 6 av. J.-C. pour relier les colonies romaines fondées derrière les monts du Taurus, sur le plateau d'Anatolie. Si Paul n'est pas passé par Chypre, il a sûrement quitté Antioche au début de l'été, Barnabé et leur compagnon Jean Marc, et gagné directement Antioche de Pisidie via Tarse, Derbé, Lystres et enfin Iconium (devenue Konya, patrie des derviches tourneurs). Huit cent vingt kilomètres de marche. Soit environ vingt-sept jours à raison d'une trentaine de kilomètres par jour.

Édifiée au pied d'une chaîne de montagnes dite aujourd'hui montagne du sultan Dagh et au centre d'une plaine fertile bordée au sud-ouest par le lac d'Egirdir, Antioche de Pisidie est alors une belle ville entourée de remparts. Comme ils le feront toujours par la suite, Paul et Barnabé, pour qui l'Évangile s'adresse d'abord aux juifs, se rendent en premier lieu à la synagogue. Deux sabbats de suite, devant un auditoire juif mais qui compte aussi des païens
« craignant Dieu », Paul parle de la mort de Jésus et annonce le pardon de Dieu ressuscitant son fils.

De quoi susciter la foi d'un certain nombre de païens, mais scandaliser bien des juifs qui finissent par les chasser de la ville par « jalousie » (Ac 13, 45).
Le même scénario se répète dans les autres villes. À Lystres, Paul, ayant guéri un homme « qui n'avait jamais marché », est traité comme un dieu grec descendu de l'Olympe, avant d'être chassé à coups de pierres par des juifs d'Antioche de Pisidie et d'Iconium. Finalement, il redescend avec ses compagnons vers Pergé et la Méditerranée puis embarque à Attalia - la moderne Antalya - afin de rentrer en bateau à Antioche sur l'Oronte, leur ville de départ. Entre 1 500 et 3 000 kilomètres parcourus. Entre deux et quatre ans d'absence.

Dans toutes les villes où ils ont séjourné, Paul et Barnabé ont gagné des hommes et des femmes au Christ, les ont instruits, ont fondé une Église. Ils ont aussi surmonté bien des souffrances. Quelques années plus tard, le converti de Damas, devenu l'Apôtre lucide et déterminé du monde païen, donnera de cette première expérience un bref résumé : « Voyages sans nombre, danger des rivières, danger des brigands, danger de mes compatriotes, dangers des païens, dangers de la ville, dangers du désert, dangers de la mer, danger des faux frères » (2 Co 11, 26)...

                                                                                                            Martine de Sauto

Le premier voyage missionnaire en 46-48 selon les Actes des Apôtres.
 Le premier voyage de Paul est raconté par Luc dans les Actes des  Apôtres ( ch 13-14). Parti d'Antioche, au nord de la Syrie actuelle, Paul et Barnabé se rendent à Chypre, puis gagnent l'Asie mineure.
Ils montent jusqu'à Antioche de Pisidie puis poursuivent le voyage vers Iconium, Lystres et Derbé.
Ils reviennent sur leurs pas pour embarquer à Attalia et  rentrer à Antioche.

                                                                                                                                                                                                           

 

POINT D’HISTOIRE.   Maurice Sartre, professeur d'histoire ancienne à Tours

                
« Paul a prêché dans un monde bigarré, pacifié et unifié ».

Pour ce spécialiste de la Méditerranée, l'Apôtre a été le témoin d'un certain retour à la prospérité d'une région longtemps marquée par la guerre et la misère

« Pendant plus d'un demi- siècle, la Méditerranée orientale a connu les invasions étrangères, la piraterie et le brigandage généralisés, et enfin la guerre civile romaine qui a ravagé les campagnes et laissé exsangues les finances publiques et privées. Depuis la victoire d'Octave à Actium (31 av. J.-C.), à part quelques foyers d'agitation, elle connaît la paix. Hommes et marchandises voyagent à nouveau en sécurité, sauf lorsqu'ils tombent par hasard sur des bandits de grands chemins ou - comme Paul - subissent des tempêtes redoutables. Pour la première fois de son histoire, l'ensemble de la Méditerranée
se trouve sous domination d'un même pouvoir.
Pourtant, le monde de Paul, à l'image de l'ensemble de l'Empire romain, est à la fois un, double et multiple: un, parce que. tout entier en dépendance politique de Rome; double en matière culturelle et linguistique, le grec étant langue officielle à égalité avec le latin et servant à la communication parmi une infinité de langues indigènes. Au sein de cette diversité de statuts et de langues, des éléments de cohésion existent. Partout, durant la période hellénistique, le modèle traditionnel d'organisation des Grecs, la polis (la cité), a fait tache d'huile vers l'intérieur, faisant du monde de Paul un monde largement urbanisé : on le constate à la lecture de ses voyages où il va de ville en ville. Le système grec des valeurs (sport, esprit de compétition, course aux honneurs) s'est répandu partout à partir des cités. En passant d'une cité à l'autre, Paul devait retrouver les mêmes monuments, les mêmes édifices publics, le même type de décor peint et sculpté, et des temples construits sur le même modèle.
Même mélange d'uniformité et de diversité en matière religieuse : le culte impérial constitue un lien entre tous les habitants de l'Empire, mais tous les peuples, toutes les cités ont conservé leurs dieux ancestraux qui garantissent la cohésion de la communauté. À côté de ces cultes civiques, qui n'engagent pas la conviction des individus, se sont développés des cultes grecs ou étrangers qui établissent des liens plus personnels entre le dieu et ses fidèles. Ces cultes du salut, qui transcendent l'appartenance civile et exigent une adhésion personnelle, offrent une vision de l'éternité et comportent une part de révélation. Mais les initiés gardent le secret sur les mystères qui parfois accompagnent ces cultes.
Paul a donc voyagé et prêché dans un monde bigarré, pacifié, unifié. Il a bénéficié des routes construites par Rome pour sa sécurité en Asie mineure. Il a profité du renouveau des échanges qui entraîne la multiplication des bateaux sur les mers.
Il a été témoin du retour de la prospérité et du bouillonnement de vie après des décennies de guerre et de misère. Les Actes des Apôtres donnent de ce monde une description confirmée par l'archéologie et les auteurs contemporains. »

                                                                                                RECUEILLI PAR M. DE S.
                        
La Croix du 13/08/2007

 

Toujours en mouvement et en route, constamment occupé du destin des hommes et de l'annonce de l'Evangile, l'Apôtre des nations prend soin des communautés qu'il a fondées. Mais les difficultés s'accumulent.

                           Paul veille sur les communautés.

Paul a perdu l'appui de l'Église d'Antioche. Il n'approuve pas le refus des chrétiens issus du judaïsme de faire table commune avec ceux venus du paganisme. Il souffre de voir la communauté désunie. Obligé de repenser son rôle de missionnaire et la place de la Loi de Moïse dans le christianisme, il a pris ses distances avec cette communauté dont il était jusque-là l'envoyé. Désormais, il est seulement l'apôtre du Christ Jésus, qui va dessiner pour des siècles le visage du missionnaire chrétien, le penseur et l'homme spirituel qui marquera à jamais la foi de l'Église et son expression.

Où va-t-il ? Avec son compagnon Timothée, il part à Pessinonte, en Asie mineure, qu'il met trois à quatre semaines à rejoindre. C'est la première fois qu'il retourne dans une communauté qu'il avait fondée. Après y avoir passé une partie de l'été, ils se dirigent vers Éphèse, à 540 kilomètres, qu'ils doivent atteindre avant le début de l'hiver. Arrivés à la fin de l'été 52, ils y retrouvent Prisca et Aquilas, et une Église à l'image de la cité : plus de païens que de juifs, des commerçants et des esclaves, un petit nombre de gens relativement riches, et davantage de femmes que d'hommes, dont certains fonderont bientôt l'Église dans les cités voisines.

Que fait Paul ? Il prêche, au risque d'être à nouveau emprisonné. Surtout, il veille sur les communautés qu'il a créées. Divisions à Corinthe, tentatives de judaïsation en Galatie et à Philippes, son enfant le plus cher. Sans dissimuler le mal que ces nouvelles lui font, Paul écrit aux uns et aux autres des lettres pleines de patience ou de colère retenue, souvent soigneusement argumentées. Aux Philippiens, sur un ton de confidence, il présente la vie chrétienne comme une perte et un gain, un anéantissement et une gloire infinie. Aux Galates, sensibles aux efforts développés des judaïsants pour les convaincre d'aller jusqu'au bout de leur conversion en acceptant la circoncision, il dit l'accomplissement du judaïsme dans le christianisme.

Aux chrétiens de Corinthe, tentés de le comparer à d'autres prédicateurs, Paul écrit plusieurs lettres. D'abord une lettre sans concession sur ce qu'est une vie transfigurée par la foi, soulignant la modestie de son rang d'Apôtre - le dernier, « l'avorton » (1 Co 15, 8) - et l'importance de son service de l'Évangile. Puis une lettre, perdue, pour dire sa déception et sa tristesse. Suivie d'une troisième, savamment élaborée, pour isoler les judaïsants ; riche de confidences et chargée de reproches nourris dans le silence, il y livre sa réflexion sur le mystère du Christ en des formules inimitables, et aussi, à nouveau, y défend son action et son style pour conclure par cet aveu d'humilité : « Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Co 12, 9-10).

En ces années où Éphèse lui sert de port d'attache, Paul se rend aussi en Macédoine. Il fait les 580 km de Corinthe à Thessalonique, avec la traversée de la grande plaine de Thessalie qui est en été l'un des endroits les plus chauds d'Europe, entouré de montagnes pleines de bêtes sauvages. Il arrive à Thessalonique à la mi-juillet 54 et en revient réconforté par la fidélité indéfectible des Thessaloniciens, qu'il avait pourtant dû quitter en hâte, et de ses chers Philippiens, qui ont renvoyé les judaïsants d'Antioche et se sont engagés dans une grande collecte pour l'Église de Jérusalem. Une autre fois, il quitte Éphèse, où il se sent de plus en plus menacé, et gagne Troas, qu'il a découverte lors de sa première incursion en Europe et qui peut servir de relais entre Églises d'Asie et d'Europe. Il profite sans doute également de l'été 55 pour aller prêcher le Christ là où il n'a pas encore été annoncé : en Illyrie, l'Albanie actuelle. Peut-être atteint-il alors le port de Dyrrachium (la moderne Durrës).

À près de 60 ans, l'Apôtre n'a plus la vigueur d'autrefois. Sa vie épuisante, chargée de soucis et de luttes, l'a usé. Au cours de son retour vers Corinthe pour l'hiver, il réfléchit à son avenir : il lui faut utiliser sa ferveur missionnaire, non pour gérer des crises comme depuis trois ans, mais pour annoncer l'Évangile jusqu'aux extrémités de la Terre : donc, pour les habitants du Bassin méditerranéen d'alors, jusqu'en Espagne, puisque le cap Sacré (aujourd'hui cap Saint-Vincent, au Portugal) marque alors l'extrémité du monde

En Orient, Paul se trouve dans un monde dont il parle la langue, où il peut profiter du réseau des institutions juives. En Espagne, il n'aura rien de cela. Peu lui importe : Prisca et Aquilas ne retourneraient-ils pas à Rome préparer le terrain pour qu'il soit accepté en Espagne comme missionnaire de Rome ? Durant l'hiver 55-56, il dicte sa lettre aux Romains, la plus longue et la plus travaillée qu'il ait écrite, celle aussi où apparaît l'étendue de ses relations, notamment ces femmes qui se sont tant fatiguées pour le Seigneur. Il a maintenant acquis assez d'expérience et de réflexion pour offrir sa vision de l'humanité et de son histoire, du péché des hommes et de la grâce de Dieu. Il informe aussi les Romains qu'avant de se rendre chez eux, il doit apporter à Jérusalem la collecte des Églises de Macédoine et d'Achaïe.

Dans le passé, pour aller vers l'Orient, Paul avait toujours pris le bateau. Plus sûr. Plus court. Plus rapide. Cette fois, il choisit la route. Avec ses compagnons, il quitte Corinthe, passe par la Macédoine dire adieu aux communautés de Thessalonique et de Philippes, ses premières fondations en Europe, longe en caboteur la côte ouest d'Asie mineure, profite des escales pour saluer les représentants des communautés. À Milet, dernière étape de sa carrière apostolique, il rencontre ceux qui sont venus d'Éphèse le saluer et leur laisse Timothée. Il débarque à Césarée Maritime, d'où il gagne Jérusalem en deux jours de marche.

Paul, depuis le « concile de Jérusalem », a parcouru des milliers de kilomètres, traversé plusieurs fois les mers, noué des amitiés inoubliables et soulevé bien des inimitiés. Il sait qu'à Jérusalem, beaucoup lui reprochent de pousser les judéo-chrétiens à ne plus suivre la Loi et les coutumes mosaïques. Pourtant, il donne à Jacques, comme il le lui avait promis, l'argent des « païens ». Aussi, pour témoigner que sa foi au Christ ne l'a pas éloigné de la tradition juive, il monte au Temple et se soumet au rituel de purification requis pour tout juif venant de chez les païens. Mais il ne peut aller au bout de son geste : comme il le craignait, des juifs tentent de le lyncher sous prétexte d'avoir fait entrer des « gentils » dans la partie réservée aux juifs.

À la suite de ce désordre, Paul est emprisonné à Césarée dans l'ancien palais d'Hérode le Grand, sur un promontoire surplombant la mer. Il y demeure trois ans, jusqu'à ce que le procurateur de Judée accepte de recevoir les autorités juives réclamant que Paul leur soit remis pour être jugé. La rencontre a lieu probablement à la fin de l'été 59. Paul proteste de son innocence et lance, dans l'espoir d'être libéré : « Je suis devant le tribunal de César, c'est là que je dois être jugé » (Ac 25, 10). Peu après, il sera mis dans un bateau pour Rome.

Le troisième voyage de Paul, en 53-57, selon les Actes des Apôtres
Au cours de son troisième voyage missionnaire, Paul visite principalement les Eglises qu'il avait déjà fondées. Il repasse par la Galatie et la Phrygie avant de séjourner à Ephèse. Il part ensuite en Macédoine, puis à Corinthe. Il décide enfin de regagner Jérusalem par bateau, faisant alors escale à Troas et Milet, où Luc situe son discours d'adieu aux anciens d'Ephèse. Le voyage se termine à Jérusalem, où il sera arrêté.

              La Croix du 16 août 2007                                                  Martine de Sauto               

 

 

« Paul passe d'un bateau à l'autre à travers le bassin méditerranéen ».

Pour l'auteur de « Paul de Tarse en Méditerranée. Recherches autour de la navigation dans l'Antiquité » (1), le voyage en mer était alors le moyen le plus rapide pour se déplacer.

«Paul est un homme de son temps. Il utilise pour se déplacer tous les moyens à sa disposition. En étudiant, avec les précautions nécessaires, le récit de sa vie missionnaire dans les Actes des Apôtres et dans ses lettres, il apparaît évident qu'il a souvent voyagé par mer, ce qui était alors le moyen le plus rapide de se déplacer, tant pour les marchands et les militaires que pour les intellectuels et les hommes politiques allant prendre leur poste dans l'Empire. Paul était prêt à tous les risques pour annoncer l'Évangile. Lors de ses trois premiers voyages, il passe d'un bateau à l'autre à travers le Bassin méditerranéen, va d'un port à un autre, visant les grands centres romains où il sait qu'il y a des communautés juives ou des connaissances pouvant lui servir de points d'appui.

Son dernier voyage, de Jérusalem à Rome (Ac 27-28), est le plus détaillé sur le plan technique. Il livre des informations capitales sur l'art de naviguer au Ier siècle : types de bateaux, gréements, cargaisons, route suivie, comportement des hommes, distances parcourues, vitesses, conditions météorologiques... Il est intéressant de confronter ce récit avec les études historiques actuelles sur la vie maritime dans l'Antiquité. L'archéologie sous-marine, indispensable à l'archéologie navale, et la fouille des épaves ont permis depuis la fin des années 1950 des découvertes essentielles sur la construction navale, les marchandises transportées, le mode de vie des marins, l'économie antique et les échanges maritimes. Les écrits des historiens et des géographes grecs et latins contemporains des Actes, ainsi que des poètes et des auteurs de romans ou récits de voyages, constituent également une mine de renseignements.

Étudier les Actes des Apôtres avec ces ressources de l'histoire, de l'archéologie, de la littérature et du monde maritime permet d'en saisir la cohérence en matière de navigation : ce n'est pas sans intérêt pour l'authenticité de ce récit, souvent jugé simpliste, composite, romanesque voire fictif par les exégètes. Au temps de Paul, certains bateaux pouvaient transporter jusqu'à 276 personnes auxquelles s'ajoutait la cargaison. Ces bateaux, fragiles, étaient maniables au-delà de ce que nous imaginons. Lieu de vie et de travail, ils étaient commandés par un homme, le kubernêtês, mais les personnes embarquées participaient aux manœuvres et étaient impliquées dans certaines décisions lorsque la situation était délicate. La navigation à voile se faisait sans instrument, en se basant sur les repères célestes, les éléments visibles depuis le bateau et les courants. Les ports (les plus importants étant alors Alexandrie, Césarée, Le Pirée, Corinthe, Éphèse) étaient essentiels à la vie économique et sociale, et les îles (Chypre, la Crète, Malte, la Sicile) avaient aussi un rôle important.

Aujourd'hui, le récit des Actes est reconnu comme une source incontestable et irremplaçable de l'histoire de la navigation au Ier siècle. Mais il permet aussi de mesurer la détermination de Paul à se rendre à Rome, centre de l'Empire, pour y annoncer l'Évangile. »

RECUEILLI PAR M. DE S.                                          la Croix du 16 août 2007

 

 

Paul, l’aventurier du Christ

L’Apôtre a arpenté les routes et les mers les plus fréquentées de l’époque. Depuis longtemps, il espère aller à Rome, la capitale de  l’Empire. Il y arrive comme prisonnier. Il y mourra décapité, après un dernier périple en Asie
 


Procession en l’honneur de saint Paul à La Valette, sur l’île de Malte. Pour les Maltais, Paul le rescapé était assurément un homme  aimé des dieux

 

L’hiver est proche. Le centurion chargé d’escorter le prisonnier Paul, pour qu’il soit jugé à Rome, ne veut pas d’une marche interminable à travers l’Asie mineure et la Macédoine. Il préfère la mer, même si la saison est trop avancée pour une telle traversée. Un capitaine, propriétaire d’un bateau, est justement prêt à prendre la mer en dépit du danger. Le bateau quitte Césarée et cabote le long des côtes. Avec un vent contraire, il n’avance pas. À Myre, en Lycie, l’officier trouve un autre bateau, plus gros, qui appareille pour l’Italie. Le vent n’est pas plus favorable et le bateau arrive avec difficulté en Crète. Il fait escale sur la côte sud de l’île avant de chercher à gagner, malgré le danger, un autre port où passer l’hiver.
Comme Paul le craignait, une terrible tempête se lève alors, qui fait dériver le bateau drossé par la mer, et oblige à jeter la cargaison par-dessus bord et à carguer toutes les voiles. Ni soleil. Ni étoiles. Pour tous ceux qui sont à bord, tout espoir de salut semble perdu. Au bout de quatorze jours de cauchemar, le navire est pourtant poussé vers une terre et s’échoue sur Malte. Passagers et équipage sont saufs. Pour les habitants de l’île, Paul le rescapé est assurément un homme aimé des dieux : non seulement il avait annoncé que tout le monde serait sauvé des éléments déchaînés, mais il avait survécu à la morsure d’un serpent. Les Actes des Apôtres racontent la scène. Il fait frais. Les Maltais allument un feu. Paul ramasse une brassée de bois sec et une vipère s’accroche à sa main. Paul est mordu, il va mourir. Il n’en est rien ! Pendant trois mois, coincé à Malte, Paul va y semer l’Évangile.
L’hiver fini, il faut reprendre la mer. L’officier fait embarquer tout le monde à bord d’un bateau venu d’Alexandrie qui hivernait à Malte. En Sicile, ils font escale trois jours à Syracuse, puis débarquent à Pouzzoles, le port de Naples. De là, ils remontent par petites étapes vers Rome en suivant la voie Appienne. Ils parviennent ainsi dans la capitale de l’Empire à la fin du printemps ou au début de l’été 60.
À Rome, l’Apôtre va vivre deux années de semi-liberté sans doute, jusqu’à ce que son procès soit finalement annulé en l’absence de ses accusateurs juifs. Il retrouve la liberté, probablement en 62. Mais l’Église de Rome ne lui offre pas l’accueil qu’il espère. Il s’est écoulé trop de temps depuis qu’il a envoyé Prisca et Aquilas préparer le terrain. Les Romains ont reçu sa lettre pendant l’été 56 et ont oublié ce qu’elle disait. Peut-être même certains l’ont-ils cru mort. Pourtant, Paul veut toujours que l’Église de Rome l’envoie en Espagne ! Peu lui importe son refus. Il passe outre. Prend-il alors un bateau à Ostie, le port de Rome, et atteint-il la côte de la Catalogne sept jours plus tard ? Rien n’est sûr, sauf une chose : ce voyage missionnaire improvisé, s’il l’a tenté, est un échec.
De retour (ou bien resté) à Rome, que fait Paul ? Il sait désormais qu’il n’arrivera à rien, puisqu’il ne parle pas les langues ni de la péninsule Ibérique, ni de l’Italie. Peut-être repart-il vers l’Orient. À la fin de l’été 55, il avait dû interrompre sa possible mission en Illyrie. Il est temps d’y retourner. Il pourrait avoir rejoint Brundisium, alors principal port de commerce entre l’Italie et la Grèce, et pris un bateau pour Dyrrachium (aujourd’hui Durres, en Albanie), porte de l’Illyrie. Dans l’hypothèse où il y est arrivé à la fin de l’été 62, il en est probablement reparti au début du printemps 64, pour pouvoir traverser les montagnes du nord de la Grèce.
Paul, en effet, a toujours consacré à peu près le même temps – dix-huit mois – à l’évangélisation d’une cité. Une fois la communauté bien établie, il part pour que chacun puisse développer ses propres charismes. Sauf que cette fois, en s’éloignant, il sait que l’Illyrie est sa dernière mission en territoire vierge. Il a 70 ans. Et le monde de la Méditerranée orientale, qui lui est si familier, est aujourd’hui confié à des missionnaires. Il a si bien accompli sa tâche et préparé sa succession qu’on n’a plus besoin de lui.
Toujours dans l’hypothèse de cet ultime voyage, il prend alors la Via Egnatia vers l’est. À Thessalonique et à Philippes, il retrouve des communautés qui rayonnent la vérité de l’Évangile. Combien de temps passe-t-il parmi elles ? On ne sait. Au cœur de l’été, il s’embarque pour Troas où il laisse à Carpos (sûrement un membre de la communauté) son manteau d’hiver, ses livres et ses parchemins. Puis il parcourt sous une chaleur intense les 350 kilomètres qui le séparent d’Éphèse où l’attend Timothée qu’il n’a pas revu depuis bientôt huit ans. Il se retire ensuite avec ses compagnons à Milet, à environ 80 kilomètres d’Éphèse.
Au début de l’été 65, l’annonce des persécutions déclenchées par Néron après l’incendie qui a détruit en juillet 64 dix des quatorze quartiers de Rome interrompt leur séjour. Accusé d’avoir lui-même déclenché ce terrible incendie pour y construire un palais grandiose, Néron cherche à détourner l’attention en accusant les chrétiens. Et quand Paul apprend avec quelle férocité ils sont torturés – Pierre fut sans doute crucifié dans ce contexte –, il décide d’aller sans attendre les soutenir. Il a deux mers à traverser. Il doit le faire avant que la navigation sur la mer Égée et la mer Adriatique soit interrompue par l’hiver et qu’il soit bloqué dans le Péloponnèse. Il arrive à Rome, sans doute à la fin de l’été 65 ou au début de l’automne.
Le pire de la persécution est alors passé. L’Apôtre peut se montrer, proclamer l’Évangile sans crainte comme il pense devoir le faire, et ainsi redonner espérance à la communauté chrétienne démoralisée. Son courage pourtant n’est pas du goût des chrétiens de Rome. Ils ont souffert, et Paul semble signifier qu’ils ne sont que des lâches. Sans parler du risque de les mettre à nouveau en danger. Bientôt, Paul, chrétien avoué, est arrêté. Est-il venu venger ses frères ?
A-t-il des contacts avec ceux qui veulent se débarrasser de Néron ? Dans le doute, les magistrats le mettent en prison. Aucun chrétien romain ne se déplace pour le soutenir ou témoigner en sa faveur. Seul Onésiphore, averti, fait le chemin depuis Éphèse pour lui rendre visite. Dans sa prison, Paul écrit probablement d’ultimes lettres, qui se sont perdues. Dans le dernier quart de l’année 67, il comparaît de nouveau devant un magistrat, qui juge certainement plus prudent de suivre l’exemple donné par l’empereur en considérant qu’un chrétien doit forcément être exécuté.
À l’annonce de la sentence, Paul sait qu’il est prêt. Depuis longtemps, pour lui, mourir en témoin, comme Jésus lui-même, est la grâce suprême. Toute son action, ses voyages incessants, son existence d’apôtre, tout son dynamisme intérieur, toute sa pensée ont toujours convergé vers celui qu’il a constamment nommé : Jésus-Christ. La tradition de l’Église rapporte simplement que Paul fut décapité à Rome sous le règne de Néron.

                                                                                                        MARTINE DE SAUTO

 

Le dernier voyage (59-60), selon les Actes des Apôtres
Ce dernier voyage de saint Paul, longuement raconté dans les Actes (ch. 27-28), le conduit comme prisonnier de Césarée à Rome dans les années 60, à bord de trois bateaux successifs, dont le deuxième fait naufrage à Malte. Luc clôt le livre des Actes avec l’arrestation de Paul à Jérusalem, les étapes de son procès devant les autorités provinciales et son voyage mouvementé vers Rome. Il n’évoque pas le temps qui sépare cette arrivée à Rome de sa mort dans la capitale de l’Empire en 67.

 

 

POINT D’HISTOIRE.   Michel Trimaille, exégète

                                   
«Paul revoit le film de sa vie d’Apôtre»

Pour le coauteur du commentaire des « Épîtres de Paul (1) », la seconde Lettre à Timothée a quelque chose de testamentaire.

«L
a seconde Lettre de Paul à Timothée peut être lue comme son testament. Dans sa prison, à Rome, il revoit le film de sa vie d’Apôtre qui, du début à la fin, s’est déroulée sous le signe de la grâce de Dieu. Il s’adresse à Timothée comme à celui qui continuera sa tâche et, à travers lui, transmet l’héritage apostolique à la lignée de tous ceux auxquels la charge sera confiée. Il rend grâce pour les bienfaits de Dieu qui leur a fait le don de la foi et les a appelés à proclamer l’Évangile. Il reconnaît que ce ne fut une partie de plaisir ni pour lui, ni pour Timothée. Mais il ne regrette pas ces épreuves : un apôtre doit partager le destin du Christ ( « Si nous mourons avec lui… Si nous souffrons avec lui… » ). Il sait en qui il a mis sa foi: en ce Seigneur qui l’a rempli de force pour « annoncer jusqu’au bout l’Évangile et le faire entendre à toutes les nations païennes » (4, 17). Et Dieu le sauvera « dans son Royaume céleste » (4, 18).
Paul, comme toute personne faisant un testament, pense à l’avenir et s’efforce de le préparer. Il rappelle qu’il a été appelé « dans la perspective d’une promesse de vie » (1, 1) qui déjà se réalise. Des communautés chrétiennes existent, de Jérusalem à Rome, en passant par la Samarie et la Galilée, la Syrie, l’Asie et la Grèce, sans parler des chemins de l’Évangile vers l’Égypte et vers l’Inde. Ce que Jésus a fait autrefois ( « Il a détruit la mort et fait briller la vie » ), la proclamation de l’Évangile le fait maintenant.
Cette manière de dire la foi est nouvelle. Jusque-là, la tradition véhiculée par Paul faisait le récit de ce qui est advenu au Christ ( « Il est mort pour nos péchés, et a été mis au tombeau ; il est ressuscité… il s’est fait voir à Céphas puis aux Douze » – 1 Co 15), et les retombées salutaires de cet événement pascal étaient évoquées avec les mots « pour nous », « pour nos péchés ». Par contre, au moment où il va quitter la scène, Paul considère avant tout la manifestation du salut telle qu’elle se vit désormais. Ce faisant, il définit magnifiquement la mission, qui actualise la Bonne Nouvelle de l’Évangile dans l’histoire. C’est pourquoi, au seuil de sa mort, il n’exhorte pas ses disciples à garder pieusement le souvenir de sa personne, mais la seule mémoire qui vaille : « Souviens-toi de Jésus-Christ ! » Si cette deuxième Lettre à Timothée a la forme d’un testament de Paul, elle n’a pourtant pas été écrite par lui, mais par un de ses disciples, probablement une quinzaine d’années après sa mort. Elle appartient à la littérature testamentaire de la Bible, au même titre que les discours d’adieu de Jésus dans l’Évangile de Jean ou la seconde Lettre de Pierre. Elle en adopte les conventions littéraires.
Il n’en demeure pas moins que Paul a fortement inspiré le rédacteur, même si la lettre veut répondre aux préoccupations de l’Église d’alors : formation des chrétiens, dialogue avec les païens, organisation de l’attente… Car désormais les chrétiens n’attendent plus un retour proche du Christ ressuscité, comme le faisait Paul. Les Evangiles, certaines épîtres de Paul (aux Éphésiens, deuxième aux Thessaloniciens, épîtres pastorales à Timothée et Tite), de même que la deuxième Lettre de Pierre, celle de Jude et l’Apocalypse ont été rédigées durant cette même période : entre la mort du dernier des Apôtres vers 70 et les premiers auteurs de l’Église comme Clément de Rome ou Ignace d’Antioche. »

                                                                                        RECUEILLI PAR
M. DE S.
(1) Aux Éditions Bayard.
                                                                                    
La Croix du 17 août 2007

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